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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 11:10

19 ème siècle

 

Il n'y a pas d’aubergistes, que des maîtres d'hôtel à Paris. Le maître d'hôtel parisien se tiendrait pour gravement insulté si quelque provincial malavisé s'oubliait jusqu'au point de l'appeler aubergiste

Pour rencontrer l'aubergiste, il faut donc, s'il vous plaît, grimper en diligence et sortir des barrières de Paris


Laissez-vous emporter au petit trot par les lourdes gondoles des messageries, allez toujours de relais en relais ne craignez pas de pousser trop loin il faut que le grand bruit de Paris meure à l'horizon, C'est dans une petite ville qu'il faut s'arrêter, une toute petite ville du Languedoc ou de la Normandie, sans prétention aucune, et qui aspire tout au plus aux honneurs administratifs de la justice de paix et du chef-lieu de canton.
Tantôt l'auberge hospitalière se tient aux limites extrêmes du bourg, afin d'accueillir plus tôt le voyageur fatigué, le roulier poudreux et son attelage, le colporteur et sa valise. le commis voyageur qui trotte sur son bidet en fredonnant une ariette d'opéra-eomique, le pâtre qui gagne la montagne avec son troupeau bêlant. C'est la vieille auberge qui a de vastes hangars, de profondes écuries, une cour ample et remplie de poules qui caquettent et de canards qui barbotent, de larges et chaudes étables, une immense cuisine pour salon, et de grandes chambres avec de grands lits.

Parfois, aussi, l'auberge est assise sur la grand’ place, tout à côté de la mairie, en face de l'église paroissiale. Cette auberge ne va pas au-devant des voyageurs ; elle attend, et on vient la chercher. Le préfet en tournée départementale et le conseil de révision la visitent les gros marchands qui battent le pays pour faire provision de foin, de blé, de bestiaux, de vin, de cidre,  la fréquentent volontiers. On y voit arriver aussi les Anglais dont la berline se brise sur la route comme au troisième acte d'une foule de mélodrames. Pour s'y trouver à l'aise, il suffit de se contenter de peu, et de payer ce peu assez cher.
Petit tour dans une auberge de campagne, on retrouve la profonde et haute cheminée où brûle un chêne, où toute la population du logis, pêle-mêle, bêtes et gens, se chauffe de compagnie. Le roulier avance ses larges mains à l'encontre du feu le chasseur laisse fumer ses guêtres humides sur les chenets de fer; le colporteur raconte quelque plaisante histoire d'amourette, et le petit commis voyageur en mercerie, rétribué à raison de 5 francs par jour, ne dédaigne pas de se livrer à quelque
réjouissante charge empruntée au répertoire d'un de ses illustres confrères de Paris. Un tournebroche gigantesque, tout chargé de volailles et de pièces de viande, fonctionne devant le feu les chiens clignent les yeux et dressent leurs pattes à côté de gros chats qui se pelotonnent et ronflent aux angles du foyer. Tout ce monde qui se rencontre là par hasard, et qui se séparera le lendemain, cause, rit, fume dans la bonne camaraderie du coin du feu. De gros jambons, d'épaisses tranches de lard pendent au plafond, jalonné de touffes de bruyère les murs, simplement recrépis
à la chaux, sont ornés de gravures coloriées Napoléon sur son cheval blanc

Le fusil de l'aubergiste, accroché au râtelier voisin, brille entre des carnassières, des fouets et des casseroles. La servante d'auberge, grande et forte fille aux bras rouges, aux joues rebondies, va et vient par la maison, agaçant celui-ci, souriant à celui-là, boudant cet autre, et pourchassée par le conducteur des messageries locales, lequel, en sa qualité d'habitué, jouit de toutes sortes de privilèges. Les palefreniers chantent dans l'écurie, les garçons courent et ravaudent, et dérangent tout sous prétexte, de mettre le logis en ordre. Le diner, les chambres, le service; se font au hasard personne ne s'en occupe et tout le monde s'en mêle; cependant, quand vient la nuit, il se trouve
que tout est fait sans que le garçon ait perdu un pourboire et la servante un baiser.
Au milieu de tout ce bruit, l'aubergiste se multiplie; il touche dans la main du voisin qui passe, apporte la provende au cheval du postillon, allume sa pipe au cigare du commis voyageur, verse un petit verre au garde-chasse, salue le gendarme qui entre, stimule sa femme qui gouverne la cuisine, gourmande la fille qui batifole dans la cour, jette une bûche au feu, découpe un jambon, monte de la cave au grenier, crie, appelle, répond, gronde, et se trouve encore le premier à la porte de
l'auberge lorsque le bruit du fouet retentit sur la route.

On ne saurait s'imaginer, à moins de l'avoir vu, quel homme c'est qu'un aubergiste dans les bourgs, les villages, les hameaux c'est le premier de l'endroit, la tête, le chef de la localité, la clef de voûte du pays s'il n'est pas maire, il passe avant le maire; il éclipse l'adjoint, marche de pair avec le brigadier de la gendarmerie et rivalise d'importance avec le juge de paix du canton. Les petits enfants le connaissent, les jeunes filles le considèrent, voire même le courtisent s'il est encore célibataire;
il est l'ami de tous les hommes, le camarade de tous les passants, la providence de tous les voyageurs. C’est bien plus a l'auberge qu'à l'hôtel de ville que se traitent les affaires de la commune; le greffier de la mairie enregistre les décisions prises par le conseil municipal, réuni en séance autour de quelques pots de vin, chez l'aubergiste. L'aubergiste n'est rien, mais il délibère et vote mieux que personne, il sait ce qui se passe au chef-lieu monsieur le préfet a mangé de sa cuisine les conducteurs de diligences, les gendarmes en mission, les routiers de passage lui racontent ce qui se fait hors des frontières du village.
L'aubergiste est le parrain-né des enfants du pays, le témoin de tous les époux, comme il a été le
prétendant de toutes les filles. Demandez plutôt à la mariée qui rougit sous son
voile blanc. Si les corporations veulent s'égayer et prendre du bon temps, la grande salle de l'auberge apprête ses chaises et ses bancs, et la basse-cour se dépeuple en même temps que la cave se vide. Quand vient le dimanche, les ménétriers avec leurs violons, leurs hautbois, leurs tambourins, grimpent sur l'échafaudage de tonneaux qui leur sert d'orchestre, et appellent à grand bruit la population villageoise au bal champêtre de l'auberge.


Tout le village passe devant sa porte le matin le berger qui vend le lait de son troupeau, la fermière qui accourt comme Perrette avec son panier d'œufs frais sous le bras, le braconnier qui, pendant la nuit, a maraudé le gibier du parc voisin, le jardinier qui cueille tout exprès ses plus beaux fruits pour lui, le maraîcher avec son âne chargé de légumes verts. Et puis, que deviendrait la population ouvrière des charrons, des taillandiers, des forgerons, s'il ne lui donnait la pratique des rouliers
et des voituriers qui fréquentent le pays? N'est-ce pas chez lui qu'arrive le seul journal qu'on lise dans l'endroit?
L'auberge est, avec l'église, le seul bâtiment qui donne de la physionomie au village.
L'auberge est le club du village; On questionne le voyageur qui s'arrête pour dîner, et il dit volontiers où il va et d'où il vient. On est indiscret comme on est confiant. Tandis qu'on parle, on fume et on boit, en attendant l'heure du dîner; à mesure que les voyageurs arrivent, on ajoute quelques couverts à la table, un gigot à la broche, on élargit le cercle qui s'arrondit autour de l'âtre lumineux, et il se forme là d'étranges relations entre les gens qui passent et les gens qui restent.

L’aubergiste mène bonne et joyeuse vie, et amasse une fortune assez ronde. Fortune, dans ce cas, ne veut pas dire million, elle n'est pas dans les campagnes ce qu'elle est à Paris. Mais, petit à petit, il arrondit le champ paternel il achète un troupeau dans la montagne, une métairie dans la plaine, il
établit ses garçons, dote ses filles et prend du bon temps sur ses vieux jours.

L'aubergiste est un personnage historique dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Remontez aussi haut que vous le voudrez dans les annales du monde, et vous trouverez des aubergistes. Lorsque Esaü vendait à son frère Jacob son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, Jacob faisait le métier d'aubergiste; il donnait à manger à celui qui avait faim et en exigeait un salaire. Cependant, voici que l'industrie vient de déclarer la guerre aux aubergistes les chemins de fer sont les ennemis-nés des auberges, et, partant, des aubergistes; avec les chemins de fer, ainsi que l'a dit un
spirituel écrivain on ne voyage plus, on marche, et les aubergistes ne vivent pas de ceux qui marchent, mais bien de ceux qui s'arrêtent. Il y aura toujours des hôtels, mais des auberges?
Amédée ACHARD

Texte 1840

 

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commentaires

MChristine 16/10/2011 23:45


magnifique ce texte sur les auberges et les aubergistes !
au début, j'au eu l'impression de me retrouver dans un film de cape et d'épées, style "3 mousquetaires" !!


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