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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 19:13

Maison de soldes en 1900

 

La vie continue, mais éternel recommencement….

La boutique, éventaillée au coin de deux rues du vieux faubourg, toute claire et attirante, autrefois, était à louer depuis la déconfiture des commerçants qui l'avaient longtemps occupée. Comment eussent-ils résisté, réduits à leurs propres forces, à la concurrence des grands magasins ? Pris entre deux feux, serrés par les suçoirs des gigantesques pieuvres accaparant toute la clientèle et faisant le vide, loin à la ronde, il leur fallait succomber.
Embusqués, l'un au nord, l'autre au sud, les tout-puissants confrères, en attendant que la lutte se restreignît entre eux, en avaient déjà atteint plus d'un, de ces tranquilles,- de ces modestes
qui se font gloire, sur leurs factures, d'une fondation remontant à un demi-siècle, parfois da-
vantage. Ils mouraient tous, car tous étaient frappés. Résistance impossible. Question de temps.
Et la vieille maison avait sombré, elle qui, sous diverses directions animées des mêmes idées, avait fait merveille, puis s'était vaillamment soutenue, s'insurgeant contre l'américanisme et le principe de la vente à bon marché de produits inférieurs. Et son escadron d'une quinzaine de jeunes filles, modistes et lingères, une fois licencié, s'était fatalement perdu dans le régiment de l'inévitable phalanstère d'à-côté.

Un matin, tout s'est transformé. Les devantures se sont remplies. «Liquidation. » Le mot se lit
partout, cinquante, cent fois répété sur d'étroites affiches collées aux carreaux : telles des bandes sur des blessures... Serait-ce, s'interrogent les passants, que les marchands n'ont pas écoulé leur reste de chapeaux et de sauts-de-lit
Viennent-ils de réouvrir après quelques jours consacrés à un inventaire ? On pourrait le croire : l'ancienne et vénérable enseigne surmonte toujours la porte en pan coupé.

Voici que les vitrines s'emplissent de choses hétéroclites, rangées avec l'ordre qui préside à la
confection des kaléidoscopes : réchauds désargentés et flacons de vinaigre de Bully ; tournures en crin et chromolithographies multipliant l'effigie d'un général jadis populaire ; revolvers, montres en aluminium, sacs de voyage, biberons, babouches, sabres japonais ; tout semble vidé là au hasard : les bazardiers se seraient contentés d'opérer dans le tas un léger tri de chiffonniers, avant de mettre les prix « en chiffres connus » sur ces bibelots disparates.

L'intérieur répond admirablement à l'extérieur. Partout s'éventrent des cartons laissant fuir leurs entrailles de pelotes de laine emmêlées et de passementerie déroulée. Des plateaux de tôle vernies encombrent de porte-monnaie en faux cuir de Russie, de blague à tabac, de grosses incomplètes de boutons de nacre, de paquets d'aiguilles et de liasses de faux-
cols sales.

Ici s'accumulent les fins de saison des maisons qui « font la nouveauté » et dont les créations,
invendues dans le courant de l'année de leur naissance, s'en vont faire les choux gras des peti-
tes provinces et des gens en retard sur la mode. Non loin de ces choses encore à peu près fraîches, s'enfouit ce qui subsiste des fonds d'humbles détaillants coulés par les gros et de ceux dont l'incapacité ou la mauvaise conduite a causé la perte.

Il y a de véritables douleurs amassées dans les plis de ces paquets de cravates : il semble qu'on
les voie s'en dégager, papillons engendrés par le renfermé. Des orages domestiques ont grondé sur ces camisoles de piqué et ces tabliers de cotonnade, entassés les uns sur les autres dans l'obscurité des sous-sols et des arrière-magasins. Ces tempêtes-là ont fait jeter par-dessus bord aux pauvres diables ne sachant pas mener leur barque ou à qui le bon vent de la chance manquait, les cargaisons représentant un avoir péniblement acquis et ces pilleurs d'épaves les ont happées à marée basse.

Oui, sur les fagots d'ombrelles, sur les échafaudages de tasses orientales en filigrane, éditées
par le Marais pour Constantinople, sur les séries de porte cigares à musique, sur les buissons de bijoux en doublé, partout, à travers les marques encore visibles des premiers propriétaires, reparaissent quelques lettres de. ces mots terribles : billets protestés, loyers en retard, saisies mobilières, adjudications publiques dans les salles empestées du rez-de-chaussée de l'hôtel Drouot….
Et pour brocher sur le tout, une grande affiche d'étoffe,, à moitié déchirée déjà, flotte sous l'auvent, éternisant aux yeux des voisins les « derniers jours de vente», et arborant une sorte de drapeau de flibustiers à l'entrée de cette halle de l'occasion et de la brocante, de l'un de ces capharnaüms modernes où règne le fallacieux et exorbitant  

«  Nous avons fait faillite ! »

 

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Published by ancetres-metiers-conditions.over-blog.com - dans 1900-1910
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