Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:32

j'aime beaucoup l'écriture de ce monsieur Pouvillon car on imagine!!

 

j'ai laissé le texte à l'identique, bien que certains mots me chiffonnent, cela me permettra d'apprendre encore...

 

Un reste de jour flotte confusément ; la nuit tombe voilée de brouillards. Les becs de gaz s'allument. Sur le pavé vaseux, troué de flaques, sur la nappe liquide et baveuse des trottoirs, des traînées de lumière s'allongent, coupées par le sillage éclaboussant des voitures et le piétinement de la foule.

Tout à coup, de la nuit humide, émerge à bout portant, en plein visage, une féerie éblouissante, une empyrée de couleurs éclatantes, avivées par le flamboiement des lumières, le jet brutal et les pulsations du gaz reflété à l'infini. — C'est une boutique de jouets.

Des drapeaux mouillés retombent le long de la façade, caressant le ventre des monstres soufflés en baudruche.

Entrons 

L’or pétille aux franges, aux galons, aux grelots, à la robe pailletée des danseuses automates. Tout flambe, tout miroite : les vaisselleries de fer-blanc des petits ménages, l'acier des casques et des sabres liés en trophées. les reflets tremblent sur les vernis poisseux des soldats de carton, la moire des rubans et la poitrine nacrée des poupées en porcelaine.

Au-dessus d'une brochette de pantins écarlates se massent en carré des files de poupées en chemisette blanche. Sur les lo9nges bariolés, des arlequins se détachent en couleurs tendres de mignonnes bergères Louis XV, enrubannées de bleu ; plis terne, plus sobre d'effet, ce chapelet d'acteurs de Guignol ;  nourrices, gendarmes, tous d'étoffes communes, de taffetas, de reps déteint. Le plafond se hérisse d'une forêt de chariots enchevêtrés, pendus par le brancard, avec des grappes de voyageurs culbutés dans le vide. Théâtres,, chevaux, moutons, éléphants ; c'est un fourmillement, un foisonnement d'existences; les unes rudimentaires, culs - de -jatte, à gaine, à manche, à fourreau ; d'autres  vissées, perfectionnées jusqu'à l'illusion, lancées dans un mouvement furieux, sabre au poing, au triple galop d'un cheval de feutre gris.

Ces moulages de carton font d'étranges grimaces. Je leur trouve l'air mort-vivant des figures en cire, les pieds engorgés, la face congestionnée et bouffie des embaumés vermillonnés

les jouets allemands sont au-dessous, empilés dans des boîtes (sapin mince et craquant ; jouets en bois fruste, à peine grossis à la pointe du couteau et qui laissent aux mains l'âpre cur des essences forestières. Innocente bergerie de poules, de cens de moutons, portant tous leur rustique livré de bois veiné de jaune.

Au rez-de-chaussée de la vitrine, à la place d'honneur, dans un salon microscopique, s'étalent, dans le bel ordre d'une réception d'apparat, les poupées à la mode, gantées, bottées, décolletées et maquignonnées à outrance: une d'elles, un peu plus loin, se poudre de riz devant une armoire à glace, entourée de sénateurs jeunets, adonisés et madrigalisant. Dans un autre compartiment, c'est un après-souper du demi-monde; une jeune personne, retroussée jusqu'au genou, enlace le col d'un
petit-crevé; lui, à califourchon sur une chaise, offre du bout des doigts à une dame une édition diamant du dernier mot de Rocambole !

D'autres poupées en chemisette ne sont guère moins sottes ; emperruquées comme des coquines, elles se campent avec des attitudes suspectes et de fausses poitrines blanches.

Plus modestes, plus vraies, sont les poupées populaires, les poupées d'un sou en bois verni. A celle-là, les caresses des fillettes donneront la vie avec une loque et de l'amour.
Un monde, cette boutique de jouets ! Pour peu qu'on y demeure il semble que tout cela vive, même les chevaux de bois, les lionnes en poil de veau et ce pauvre général Boum glorieusement accroché en son habit de gala ! — Les automates se démènent convulsivement; les ficelles jouent, les grelots tintent, les toupies ronflent, les musiques se déchaînent et charivarisent

On sort et les jouets vous poursuivent; les petits cymbaliers embusqués dans l'ombre glacée des portes cochères froissent en votre honneur leurs disques de cuivre

Et l'on pense alors aux enfants ; bébés, fillettes, pendus aux jupes des servantes, tirant vers les étalages, câlins, impatients, et, dès qu'on cède, affolés et cabriolant de joie; on songe à leurs
yeux écarquillés. à leurs menottes tendues vers les joujoux, à leurs souhaits insatiables, à leurs rêves, la nuit, hantés par la féerie des pantins dorés et des poupées merveilleuses.

E. POUVILLON.

 

Par ancetres-metiers-conditions.over-blog.com - Publié dans : 1800-1900
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