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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 18:10

 

Le déjeuner de l'ouvrière, à Paris 1893
Midi ; la sortie de l'atelier.

Des grandes maisons de couture qui s'échelonnent à deux pas de la place Vendôme, rue Daunou:, rue des Petits-Champs, rue de la Paix, un flot de petites
femmes a jailli. Les cheveux embroussaillés, le verbe haut, serrées dans leur
éternelle petite. robe de mérinos. noir en hiver, d'indienne imprimée en été,

mouchetée çà et là de bouts de fil, elles vont, trottinant deux par deux, trois
par trois, prendre au restaurant voisin la becquée.

Toutes sont jeunes : les plus âgées, mariées pour la plupart, sont restées.
Dans une salle, qui dépend de l'atelier, sur des fourneaux à gaz, des réchauds,
que les patrons, d'habitude, mettent à leur disposition gratuitement, elles font
chauffer les restes de la veille, apportés dans un petit panier. Déjeuner frugal,
peu coûteux, dont le dîner du soir, en famille, compensera la froide maussaderie.

Mais il y a mieux que ça. des personnes charitables ont imaginé de fonder,
sous le nom quelque peu étrange de déjeuner-bibliothèque, un établissement où,
seules, les femmes sont reçues et peuvent pour quelques sous avoir une nour-
riture saine et variée.

C'est une oeuvre de bonne et très réelle charité. Ses débuts ont été modestes :
une étroite boutique, place du Marché-Saint-Honoré, puis la clientèle s'est aug-
mentée et l'installation est devenue plus complète.

Les murailles sont nues, mais proprettes, uniformément peintes en vert
d'eau. Au long des tables en bois blanc que recouvre une toile cirée, sur des
chaises de paille, les petites couturières sont assises, et d'une table à l'autre
circulent, empressées, d'accortes petites bonnes. En échange du plat qu'elles
apportent, elles reçoivent des mains de la cliente des jetons de couleurs diffé-
rentes, que celle-ci a pris à la caisse en entrant, et qui représentent des prix
différents. Les blancs valent un franc, les verts vingt centimes, les rouges cinq
centimes. Li comptabilité se trouve ainsi simplifiée en même temps que toute
erreur est rendue impossible.

Le menu est affiché dans la salle : il est varié au possible et les plats sont
d'un bon marché qui s'explique par cette unique raison que le restaurant, pour
tout bénéfice, demande à rentrer dans ses frais.

J'ai copié ce menu; le voici :

Gâteau de viande sauce tomates 30 c.

Bœuf jardinière 40

Bifteck. . . . 40

Aubergines, tomates 20

Pommes à l'huile 20

Riz au caramel 15

Cœur à la crème 15

Raisin, confitures de fraises 15

Camembert 10

Pain et vin 20

Café . . ; 15

Qu'une ouvrière tienne à ne dépenser pour son déjeuner que douze sous, elle
y arrivera aisément. Les apprenties, qui gagnent de vingt à trente sous par
journée, se contentent d'un plat de trente .centimes, ce qui leur coûte, avec le
pain et le vin, cinquante centimes : il leur restera-dix centimes/avec lesquels
elles s'offriront un dessert ou, mieux encore, un café. L'ouvrière en effet, à
Paris, se passera de viande plutôt que de rie pas absorber son c petit noir ».

En moyenne, le déjeuner leur, revient à quinze sous. On en voit quelques-
unes, des «. premières de table », sans doute des femmes qui ont de cinq ou six
francs par journée, aller jusqu'à vingt sous. Elles sont rares.

Le déjeuner achevé, l'ouvrière se lève et, s'approchant delà bibliothèque, en
feuillette le catalogue. Elle prend celui dont le titre l'a plus alléchée, l'inscrit
elle-même au registre des prêts, met son nom en regard et s'éloigne, emportant
le livre précieux qu'elle rapportera dans quelques jours.

C'est ainsi que l'ouvrière parisienne nourrit à la fois, et pour bien peu d'ar-
gent, son intelligence et son estomac. C.
 

Source: Galiica

Date d'édition :

1855-1901Calmann-Lévy (Paris)Aux bureaux du journal (Paris)Journal du dimanche : littérature, histoire, voyages, musiqueJournal du dimanche (1855)

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